Ballade Nocturne

Nous avons bénéficié d'une chance exceptionnelle en ayant le privilège de parcourir
de nuit cette partie du pays de Brocéliande qu'on appelle le Val sans Retour,
ainsi nommé pour rappeler le triste destin des chevaliers infidèles qui ne trouvèrent
jamais le chemin de la sortie de cette belle forêt, punis et ensorcelés par la fée Morgane.

Marie, auteure et conteuse professionnelle, était notre guide ce soir là. Spécialiste
de la ballade nocturne, elle savait faire parler les arbres et nous narrer les légendes
du pays Breton où Merlin côtoie Arthur et où le chevalier Lancelot croise à la table
ronde Perceval le Gallois.

La nuit, les oiseaux se taisent, les branches ne bruissent plus, et dans le silence
baigné de Magie, la forêt prend une toute autre dimension et guette le promeneur égaré...

Tandis que Marie commençait son récit, et alors que nous devions êtres seuls dans
la forêt, une douce mélodie résonna dans le sous bois, un air de flute nostalgique
qui fleurait bon les soirées fraîches du moyen âge. Cette musique irréelle soutenait les
légendes, rythmée par la douce voix de notre guide, pas plus surprise que ça de se
voir accompagnée de la sorte alors que la nuit tendait son manteau bleu sur les arbres endormis...

Nous avancions dans le chemin, comme des promeneurs d'un soir parcourant une
cathédrale, à pas feutrés, presque gênés de déranger ainsi ces lieux.

Une cascade raisonnait tandis que la musique prenait de l'ampleur.
Intrigués et curieux, nous nous approchâmes en silence pour surprendre cet elfe
qui eut l'imprudence de jouer de sa flute en présence des humains.

Là, auprès de la source vive, une jeune fille blonde jouait de la flute de Pan.
Telle Blanche neige, des oiseaux se posaient devant elle, assistant sans doute
à un petit concert enchanté avant de prendre congé des arbres et de la belle
verdure. Point de fée ni de gnome donc, mais une belle rencontre comme aime
parfois en offrir l'Univers quand il est bienveillant, et il le fût assurément.

Derrière, un arbre d'or laissait flotter sa lumière pour apporter quelques derniers
rayons de vie à cette nuit tombante. Cet arbre est une sculpture, un arbre
recouvert de feuilles d'or pour immortaliser et symboliser la fragilité de la forêt préservée.

Nous reprîmes notre marche, bien décidés à scruter les fourrés, à balayer du regard
le plus de choses possibles, des fois qu'un habitant de l'invisible veuille bien nous faire un signe...

Voici le Miroir des fées, un petit lac tranquille. On dit qu'à la tombée de la nuit,
les fées sortent de l'eau pour rejoindre les arbres.

Et nous avons continué, notre barde aux cheveux longs nous offrant un regard
merveilleux sur ces terres sacrées peuplées de tant d'histoires.

Tandis que nous progressions, parfois au travers de périlleux détours, je demandais
à la forêt pourquoi les arbres laissaient leurs racines affleurer le sol. Avaient elles
besoin de lumière, étaient elles jalouses de leurs cousines les branches aériennes ?

"Que Nenni" me répondit la frondaison, "si nos racines croisent vos chemins,
c'est pour nous alerter de vos présences en train".

Quelle belle révélation ! Moi qui les croyais à l'étroit sous terre, voilà qu'elles me
révèlent être un système d'alarme, des capteurs de présence.
Nous n'avons décidément rien inventé de neuf.

Et dans cette progression silencieuse et linéaire, j'ai cru voir quelque chose l'espace d'un éclair.

C'était sur le chemin que nous allions atteindre, un peu sur la hauteur, juste à côté d'un pont.
Comme une forme bleue immatérielle et lumineuse, d'environ 1m50, qui fuyait en urgence en entendant nos pas.
Ça a duré l'espace d'un battement de paupière, comme quelque chose dans le coin de l’œil qui vous
attire le regard, mais trop tard. La douce créature a déjà revêtu son manteau
d'invisibilité, sa cape merveilleuse qui la protège si bien des regards des humains.

Voilà, la nuit est noire, on ne distingue plus grand chose.

On entend dans le soir résonner les grenouilles, le ciel couvert d'étoiles se voilait ce soir là.

Oui la nuit est magique dans chaque endroit du monde. On pourrait y croiser
farfadets et lutins. Mais ici, en Bretagne, la nuit devient féconde, source de
rêves d'enfants et de rires cristallins...